Raymond Carver (1938-1988) § Style d’écriture

554505_102015909978098_83667373_nNouvelliste et poète américain

« Les mots, c’est finalement tout ce que nous avons, alors il vaut mieux que ce soient ceux qu’il faut et que la ponctuation soit là où il faut pour qu’ils puissent dire le mieux possible ce qu’on veut leur faire dire. »

On ne sort pas indemne de la lecture des nouvelles incisives de Raymond Carver. Il nous raconte le quotidien et la difficulté des rapports humains avec simplicité et un réalisme très cru. Ses nouvelles sont intemporelles comme le sont les sentiments humains.

 Dans les années soixante, après avoir publié quelques nouvelles dans des revues, Carver rencontre l’écrivain John Gardner qui l’encourage à écrire. Ce ne sera que dix ans plus tard que l’éditeur Gordon Lish le publiera, d’abord une nouvelle dans Esquire, puis son premier recueil en 1976 « Tais-toi, je t’en prie », proposé l’année suivante pour le National Book Awards . Mais Carver est dans une période d’alcoolisme et de dépression.  Il signe alors le contrat de son prochain recueil de nouvelles avant d’avoir lu la version de l’éditeur. Celui-ci, Gordon Lish, va tronquer le texte original pour en faire la version concise que l’on connait. Au lendemain de la réception de cette version remaniée,  Carver lui écrit alors une lettre déchirante :

Extrait : «(…)Et maintenant, j’ai peur, je suis mort de peur, j’ai l’impression que, si le livre devait être publié sous sa forme révisée, je n’écrirais peut-être plus jamais une autre nouvelle, tant, j’ose le dire, certaines de ces nouvelles comptent dans le sentiment que j’ai d’avoir reconquis ma santé et mon bien-être mental. […] Même si elles sont plus proches d’œuvres d’art que les nouvelles originales, et que des gens les liront encore dans cinquante ans d’ici, elles n’en sont pas moins capables de causer ma mort, je suis sérieux, tant elles sont intimement liées à ma convalescence, ma guérison, ma récupération d’une certaine estime de moi-même, d’un sentiment de valeur en tant qu’auteur et être humain(…).»(8 juillet 1980, 8h du matin)

Le livre est publié tel que Lish l’a transformé et, malgré son dépit, Carver atteint la notoriété. D’autres recueils paraîtront dans d’autres éditions que celle de Lish.

gordon_lish001-web Gordon Lish, écrivain et éditeur (au sens américain: un cadre éditorial chargé de conseiller et de relire les auteurs dont il est responsable au sein d’une maison d’édition).  Il accompagne, entre autres, Richard Ford et Rick Bass.

Voici un comparatif  :

Texte original :  Une petite douceur « Le lundi midi, Scotty revenait de l’école avec un copain. Ils se passaient un sachet de pommes chips et Scotty essayait de découvrir ce que son copain allait lui offrir pour son anniversaire dans l’après-midi. Sans regarder, il descendit du trottoir à un carrefour et fut immédiatement renversé par une voiture. Il tomba sur le côté, la tête dans le caniveau et les jambes sur la chaussée. Il avait les yeux fermés mais ses jambes se mirent à aller et venir comme s’il essayait d’escalader un talus. Son copain lâcha les chips et se mit à pleurer. La voiture avait poursuivi sur une trentaine de mètres environ et s’arrêta au milieu de la chaussée. le conducteur regarda par-dessus son épaule. Il attendit que l’enfant se relève en chancelant. Il titubait un peu. Il semblait étourdi mais indemne. Le conducteur embraya et repartit. »

Texte retouché : Le Bain « Le lundi matin, le petit était en route pour l’école. Il était accompagné d’un autre enfant et ils se passaient un paquet de chips. Le petit dont c’était l’anniversaire essayait de découvrir ce que l’autre allait lui offrir. A un carrefour, sans regarder, il descendit du trottoir et fut aussitôt renversé par une voiture. Il tomba sur le côté, la tête dans le caniveau, les jambes s’activant sur la chaussée comme s’il tentait d’escalader un mur. »

 

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Quelle est la meilleure version? Personnellement, Carver restera pour moi l’écrivain aux phrases ciselées et au punch laconique. Gordon Lish en a fait cet écrivain mythique. Sacrilège ou génie? Comme le dit Philippe Djian dans sa préface, la littérature en est sortie gagnante.

Pourtant, je ne peux m’empêcher de penser au désarroi de l’artiste qui voit son oeuvre modifiée, et de façon drastique, puis livrée au monde en son nom. Est-ce vraiment une version définitive de Carver qui nous est livrée dans « Débutants »? L’écriture est réécriture .

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Don DeLillo  (Nouvel Observateur28.10.2010), parlant de son premier livre « Americana »:

« Il y avait beaucoup de travail à faire sur le livre, et de manière assez intéressante j’étais capable de le comprendre alors que j’en avais terminé la rédaction à peine deux mois auparavant. Je voyais très clairement tout ce qu’il fallait changer et j’ai moi-même procédé à de nombreuses modifications. Ces révisions effectuées, le manuscrit est devenu publiable, comme on dit. Mais j’ai procédé à de nouveaux changements bien des années plus tard, lorsque Penguin a décidé d’en sortir une nouvelle édition en poche. J’ai repris le manuscrit – c’est sans doute la seule fois où j’ai relu l’un de mes livres – et j’ai coupé une quinzaine de pages. Je n’ai rien ajouté, j’ai simplement coupé, et c’est version que l’on trouve maintenant en poche dans l’édition Penguin. »

Puis au sujet de Gordon Lish :

« Je pense qu’il a contribué à améliorer les nouvelles de Carver, et j’ai assurément pris du plaisir à les lire: l’influence d’Hemingway est visible, et elle s’inscrivent dans la plus pure tradition de la nouvelle américaine. En ce qui concerne la récente controverse issue de la publication des textes originaux de Carver et de sa biographie, j’avoue que je n’ai pas vraiment d’avis. J’ai lu certains des textes écrits par Carver après sa rupture avec Lish, et je pense qu’ils sont moins bons que ce qu’il faisait du temps où ils travaillaient ensemble. C’est à peu près tout ce que je peux dire sur la question. »

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 EXTRAIT : Le film « Short cuts » de Robert Altman , inspiré par « Neuf histoires et un poème »:

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