John Baldessari (1931) § Ironie

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John Baldessari © 2007 Sidney B. Felsen

John Baldessari est un artiste conceptuel (Artiste conceptuel? «Oh non, pas encore cette question, répond-il presque ennuyé. Je ne comprends pas pourquoi on a toujours voulu faire porter ce qualificatif à mon travail . Je ne sais pas ce que ça peut bien vouloir dire qu’être un artiste conceptuel. Le terme est trop étroit.») californien. Son activité d’enseignant au California Institute of the Arts (CalArts) et à l’University of California, Los Angeles, en fait l’un des personnages les plus influents sur les jeunes générations d’artistes américains.

Dès les années 60, il peint, expose avec des peintres du dimanche et enseigne. Il explore progressivement de nouveaux supports comme le langage et la photographie et n’hésite pas à prendre la publicité en référence. Son intérêt pour le langage se manifeste dans des peintures composées de textes uniquement, souvent des réflexions sur la peinture ou la photographie. Il adopte une attitude ironique et impertinente face au rôle de l’artiste et de la maîtrise technique, de la critique et du marché de l’art. Il en arrive à vouloir un art désindividualisé : « Je me suis lassé de la peinture parce qu’il me semblait que, quoi que je fasse, il était toujours question de recombiner des couleurs sur un rectangle de toile.« 

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John Baldessari, 1966-1968, « Tips for artists… »

En 1970, il fait brûler ses oeuvres précédentes (Crematorium Project) et se débarrasse ainsi de son passé pictural. Une partie des cendres sera exposée dans une urne, l’autre cuisinée en cookies! Son action vise à se détacher de tout formalisme artistique et tenter de nouveaux supports. En 1971, il écrit inlassablement, comme une punition, « Je ne ferai plus d’art ennuyeux ». Ce qui met en avant avec humour l’aspect scolaire que peut prendre l’art ainsi que le cliché de l’art contemporain incompréhensible. Il en fait une vidéo aussi ennuyeuse que celles qu’il a vue émerger chez ses contemporains, un genre de paradoxe dont il aime jouer.

Pour preuve, une brève et drolatique histoire de John Baldessari par Tom Waits :

Directed by Henry Joost & Ariel Schulman

En 1973, son ex-femme Carol, prend en photo ses tentatives de créer des formes géométriques dans l’espace à l’aide de quatre balles. Les 36 clichés de la pellicule sont montrés, incluant les ratés que l’on ne voit jamais habituellement dans une oeuvre terminée et qui laissent percevoir le travail qu’il y a derrière toute oeuvre artistique : créer une forme à partir de rien, essayer, échouer, recommencer, etc.

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« Throwing four balls in the air to get a square » ( best of 36 tries ), John Baldessari,1974.

 John Baldessari ne cherche pas la belle photo. Pourquoi se donner la peine de photographier l’objet dont il a besoin si cela à déjà été fait? C’est l’idée de cet objet qui l’intéresse, sa signification. La notion de choix est d’importance dans tout son travail. Les images trouvées et choisies dans la presse ou le cinéma sont ses outils. Elles sont recomposées de coupes et  montages, recadrées, comme pour la production de films. Il veut donner à voir ce que les gens comprennent: la photographie et le langage.

« Les mots justes il y a dix ans sont devenus des lieux communs aujourd’hui. Alors, il faut constamment réinventer le langage. »JB

Il dessine ou peint sur des images provenant du cinéma, des journaux ou de la télévision.  Il intervient sur les images choisies avec des couleurs vives (rouge:danger, vert:sécurité, jaune:folie, bleu:idéal de perfection), il coupe, oblitère les visages.  Il nomme « Blasted Allegories »(sacrées allégories) ses photomontages et en laisse la libre interprétation aux visiteurs. Dans son travail, l’atroce peut prêter à rire et le plaisant devenir dramatique.

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John Baldessari, « Bloody Sundae » 1987 Photographies N&B, peinture vinyl © John Baldessari, Courtesy Baldessari Studio, Collection privée

« Je n’avais jamais réalisé à quel point la violence fait partie intégrante du langage cinématographique. Ces images n’avaient rien à voir avec la réalité! J’ai commencé à les organiser dans des compositions très classiques jusqu’à ce qu’elles perdent leur violence. » JB
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John Baldessari, « Buildings=Guns=People: Desire, Knowledge, and Hope » (with Smog), 1985/1989. Black-and-white photographs, color photographs, vinyl paint, oil tint, Courtesy of the artist.

 

Dans les séries (2012) Double Bill (expression du cinéma signifiant double tête d’affiche), Double Play (titre chanson), Double Feature (titre film) et Double Vision (nom d’artiste en titre sous l’interprétation d’un artiste différent), il explore la relation entre texte et image en jouant avec des fac-similé issus de l’histoire de l’art et les artistes qui l’inspirent.
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John Baldessari, Double Play: « Eggs and Sausage » (2012), Courtesy of Champagne Holdings, LLC © John Baldessari –

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« Double Bill » © John Baldessari: deux travaux d’artistes revisités et fondus par Baldessari et un seul nom inscrit en titre. ici, Hockney et Ernst.

A Paris jusqu’au 12 octobre 2014, Baldessari vous offre la possibilité de voir votre nom inscrit pendant 15 secondes (Hommage ou clin d’oeil aux 15 minutes de Warhol) sur un panneau lumineux de trente mètres. Inscription et diffusion en direct sur le site www.monnaiedeparis.fr . Ironiquement selfie?

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 Interview de l’artiste en anglais : clicker ici

Article de 2012 en français : clicker ici

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John Baldessari, » Figure (with Vertical Lines) », 1999, Black and white photograph. Festival Images Vevey, Suisse.

Figure (with Vertical Lines) fait partie de la série Printed Matter Photography Portfolio III : Stills, réalisé en 1999, et représente le corps d’un homme qui fait face aux spectateurs. Des lignes verticales couvrent le sujet et donnent l’impression que le personnage se trouve derrière les barreaux. La figure humaine, tranchée par ce treillage imaginaire, semble être prise au piège dans la photographie, comme pour signifier que le média emprisonne son sujet dans le temps. Cette photographie monumentale prend place sur le mur extérieur de l’ancienne prison de Vevey, réfléchissant le passé intérieur du lieu, y imprimant l’atmosphère d’un temps révolu. (Tiré de http://www.images.ch)

 John Baldessari reçoit le lion d’or pour sa carrière lors de la 53e Biennale de Venise en 2009.
Le site officiel : http://www.baldessari.org/
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John Baldessari, »W Magazine Project », 2007,,(109.9 x 132cm), Collection of Nabil Aouad, Lisbon © John Baldessari

 L’humour dont fait preuve John Baldessari dans son oeuvre est empreint d’ironie face aux stéréotypes de l’art.

Il existe de multiples formes d’ironie: exagérer (hyperbole) ou minimiser (litote) ses propos, dire l’inverse que ce que l’on souhaite (antiphrase). L’ironie socratique consiste à feindre l’ignorance pour mieux dévoiler celle de son interlocuteur.

Quelles différences entre ironie, sarcasme, cynisme? L’ironie déclare l’envers de la pensée réelle, elle raille et provoque un décalage entre réalité et discours. Le sarcasme vise à blesser, il est amer, mordant et belliqueux. Le cynisme (du grec kuôn: chien) est un mode de pensée qui diffère des normes de la morale jusqu’à en devenir choquant.

L’auto-dérision et l’humour noir sont des formes plus « nobles » de l’ironie. Ces attitudes de pensées révèlent que celui qui les utilise préfère rire des choses plutôt que d’en pleurer.

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John Baldessari, «I will not make any more boring Art», 1971 Photography | © John Baldessari

Le commentaire spontané (et éclairé!)de mon amie Cécile :

1. L’ironie est une arme +/- puissante qui suppose un combat : je pense immédiatement à Voltaire et son irrésistible Candide ou de la destinée (toutes les figures de style de l’ironie y sont condensées). Mais aussi ses attaques injustes et faciles contre JJ Rousseau.
Néanmoins, elle laisse un goût amer parce qu’elle n’est pas sa propre visée (à la différence de l’humour qui peut être (pas tirs) pour soi).
2. L’ironie est une arme « boomerang » : elle finit par se retourner contre l’ironisant : elle rend amer, nivelle tout, etc. Les ironisants se barricadent derrière cette carapace faussement protectrice, qui met un écran, une distance, mais isole et assèche. De fait, l’humour selon moi, et notamment l’autodérision, est un art bien supérieur.

A. Dans son sens philosophique et premier, elle est « interrogation » : on parle d’ironie socratique dans le sens où Socrate interrogeait ses contemporains en feignant l’ignorance non pas qu’il possédât une connaissance supérieure mais dans le sens où l’idée qu’il a derrière la tête, à savoir que les gens sortent de leur préjugés, ne leur est pas dite. Le détective Colombo possède cette ironie socratique.
B. chez Kierkegaard, Schopenhauer, Nietzsche et les philosophes allemands du XIXe siècle, on retrouve l’idée d’ironie dans le sens de l’expression du désespoir existentiel et/ou dans le sens voltairien : Nietzsche ou comment il philosophe « à coups de marteau » (c’est son expression!). Il la pratique abondamment dans un but de destruction.

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« in still life » 2001-2010’ by John Baldessari. Une application pour iphone et ipad interactive: créez votre nature morte d’après celle de Abraham van Beyeren (1667)

 

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4 réponses à “John Baldessari (1931) § Ironie

  1. totalement d’accord avec Cécile, je préfère l’humour noir, et aime l’autodérision. Belle analyse de vocabulaire, ça fait du bien, ça rappelle qu’il faut essayer de ne pas employer les mots à tort et à travers, grave défaut de l’époque ( et je ne dis pas que ça ne m’arrive pas, hein!)

    • Les mots sont tellement importants et on en fait souvent peu de cas dans le langage quotidien. C’est en écrivant que je me rends compte à quel point il faut être précis pour se faire comprendre. Merci pour ton commentaire.

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