Romeo Castellucci (1960) § intégrisme/intégrité

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Romeo Castellucci, photo© Thomas Laisné pour Télérama.

« La mission de l’artiste ne consiste pas à livrer « sa » vision ou « son » message mais à susciter le pouvoir de création du spectateur. »RC

Romeo Castellucci est un metteur en scène, auteur, plasticien, scénographe et homme de théâtre italien. Après des études aux Beaux-Arts de Bologne, il fonde en 1981 la Societas Raffaello Sanzio avec sa soeur Claudia et Chiara Guidi. Les spectacles de cette compagnie réunissent toutes les expressions artistiques favorisant l’importance des corps plutôt que celle du texte. Le son et la technologie moderne sont utilisés au même titre que les procédés du théâtre traditionnel. « Ne pas reproduire le monde, mais le refaire ». C’est vraiment un nouveau genre de théâtre intense, créé à partir des années 90, très maîtrisé et pouvant paraître hermétique. D’ailleurs, il affirme : « Le théâtre n’est pas ma maison », refusant les conventions qui y sont liées. Romeo Castellucci, dans la lignée des grands plasticiens contemporains, travaille sur le concept, il laisse la porte ouverte à la réflexion du spectateur et ne cherche ni à illustrer, ni à divertir.

« La seule chose dont je sois sûr, c’est que, au théâtre, on n’a pas le droit de montrer la réalité. La vraie violence, le vrai sang. Au théâtre, l’interdit, c’est la réalité. Je ne crois pas au théâtre-vérité. Au théâtre, tout doit être faux. Le théâtre, c’est la pure fiction, l’impossible conjonction de l’espace et du temps, l’ailleurs. Car seul le faux permet le travail de l’intelligence, fait que le spectateur n’est pas l’otage de ce qu’il voit. » RC (interview Télérama)

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« Sul Concetto di volto nel Figlio di Dio. » © Christophe Raynaud De Lage/WikiSpectacle.

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Diane Arbus, « Enfant avec une grenade en plastique », Central Park, New York, 1962

 

« Sur le concept du visage du fils de Dieu » (2011) est un spectacle qui a soulevé un tollé chez certains catholiques intégristes. Il y parle de la condition humaine via un père incontinent et son fils qui s’en occupe patiemment, et cela sous le regard impassible et doux de ce Christ d’Antonello de Messine (« Salvatore Mundi », env. 1465-75). Des enfants, personnages récurrents dans ses créations, lancent à un moment des grenades sur cette image. Castellucci dit avoir été frappé par la photo ci-dessus de Diane Arbus. Le thème de l’humanité misérable et démunie me semble ici bien plus présent que celui de la foi.

Dès 1998, Castellucci est invité par le festival d’Avignon où il met en scène « Jules César » de Shakespeare, « Le voyage au bout de la nuit » de Céline, « Genesi », trois épisodes de sa « Tragedia Endogonidia« , « Hey girl! », et une trilogie d’après « L’Enfer » de Dante.

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« Inferno »inspiré de Dante, Avignon. Vu à Meyrin il y a quelques années, http://www.forum-meyrin.ch

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« The four seasons restaurant »de Romeo Castellucci, Photo: Christophe Raynaud de Lage

 « The four seasons restaurant » (2012), inspiré par le refus du peintre Mark Rothko de céder ses toiles à ce restaurant au vu de sa clientèle bourgeoise et du philosophe Empédocle (d’après le poème d’Hölderlin) qui choisit de se jeter dans l’Etna, ressemblerait à une démonstration de résistance devant la vulgarité du monde. Dans une interview, Castellucci parle de « cacher l’image », une idée qui, il me semble, permet de mieux comprendre sa recherche. Notre monde, si attaché au visuel, croit ce qu’il voit et en oublie une réflexion salutaire. C’est pourquoi Castellucci préfère s’infiltrer entre les images et donner à voir des suggestions liées aux émotions. Il évoque ici le phénomène de la disparition sociale par le truchement d’Empédocle qui se jette dans l’Etna et de Rothko qui refuse une notoriété due au monde de la consommation, un geste artistique.

Voir son interview (Avignon 2012) :  clicker ici

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The four seasons restaurant de Romeo Castellucci  : Photo:Christophe Raynaud de Lage

Le spectacle auquel j’ai assisté au théâtre de Vidy de Lausanne s’intitule « Go down Moses » (Let my people go). Le titre est repris du Negro spiritual chanté par les esclaves dans lequel Israël les représente. Le musicien Scott Gibbson, associé aux créations de la troupe, crée des atmosphères sonores inquiétantes car détachées de toute forme connue. Constitué de plusieurs tableaux, la pièce est basée sur la figure biblique de Moïse. Cependant point d’acteur pour le figurer, mais des scènes lentes où se meuvent des personnages anonymes. Une femme désespérée accouchant seule dans des toilettes publiques, un commissariat et les représentant des services sociaux cherchant à retrouver le nouveau-né en questionnant cette femme prostrée, un container à ordure, un scanner, une salle vide ornée du tableau d’un lièvre (Beuys, es-tu là?) et sillonnée par des gens qui se manipulent et se blessent, une sorte de longue turbine (seule vitesse) bruyante qui embobine des chevelures humaines descendant une à une du plafond. Et, d’une beauté époustouflante, digne d’un tableau du 17e siècle, on se retrouve dans une caverne dont l’ouverture nous fait face. Un couple préhistorique va y enterrer son bébé mort, puis procréer à nouveau, côtoyant tout naturellement le monde animal sous la forme d’un loup. Et nous, spectateurs, devenons les ombres projetées au fond de cette caverne (platonicienne?), appelés à l’aide par cette femme originelle. Interview sur le site INFERNO : cliquer ici

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« Go down Moses » 2014

Cet artiste tient autant du plasticien que du réalisateur de théâtre. Les tableaux constitués par les différentes parties de cette oeuvre ressemblent à autant de performances qui interrogent et émeuvent à la fois. L’obscure signification de chacun, le thème visité par l’auteur, la charge émotionnelle qu’ils provoquent, la puissance visuelle et sonore de cet environnement plastique donne à penser, à imaginer et à ressentir. Un travail passionnant où la mise en scène est profondément philosophique.

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« Tragedia endogonidia »de Romeo Castellucci (c)D.R.

Ce que l’on appelle intégrisme est, depuis le début du XXe siècle, un courant conservateur de l’église catholique dont les partisans s’opposent à une ouverture au monde moderne. Ce terme, souvent péjoratif, est utilisé pour différents courants traditionalistes. Par extension, il désigne toute attitude doctrinale de conservatisme intransigeant. Il se distingue du fondamentalisme qui regroupe les courants attachés aux écritures des textes sacrés.

2342228098L’intégrité, quand à elle, signifie l’entier non altéré de quelque chose, l’intact et aussi l’honnêteté. Le travail remarquable de Castellucci me semble d’une intégrité absolue. En effet, il partage et offre la plus large ouverture à son propos et ses valeurs personnels. Et ceci sans édulcorant.

« L’intègre propose le dialogue, garantie d’une fertilisation croisée –c’est de la rencontre que l’émergence de nouveauté peut jaillir– et l’intégriste impose la soumission à sa loi –la rencontre lui est une menace pour exactement la même raison– avec violences pour ceux qui voudraient en discuter. » (tiré du site clicker ici)

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Mark Rothko, 1958

Atteindre le spectateur par les seuls moyens de la couleur et de la forme, sans le recours à une quelconque image.  

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5 réponses à “Romeo Castellucci (1960) § intégrisme/intégrité

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