Billet d’humeur § art contemporain

Oui, pour une fois, un billet d’humeur : ça m’énerve de lire et d’entendre tant d’avis négativement péremptoires sur l’art contemporain, ce grand fourre-tout que l’on juge sur deux ou trois oeuvres croisées au hasard d’une visite. Est-ce si difficile de concevoir que chaque époque a eu son art « contemporain »? Ses provocations artistiques? Ses avant-gardes irritantes? N’est-il pas évident que chaque artiste de son temps partage sa vision du monde dans un style formé par ce qui le précède? Avec les outils de son temps? Ne peut-on apprécier les aspects différents, discordants, originaux de la pratique de l’installation ou de la performance?

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Chiharu Shiota,“Dialogue from DNA”, 2004, Manggha, Centre of Japanese Art and Technology/Poland, photo: Sunhi Mang

Alors, oui, il semble que la CIA , après la guerre, ait subventionné le mouvement de l’expressionnisme abstrait pour contrer le communisme (!). Ceci à l’insu des artistes (Pollock, Motherwell, de Kooning, Rothko…). C’est un argument récurrent utilisé par les adversaires de l’art contemporain. Ce mouvement serait-il passé inaperçu sans cela? j’en doute fort : dans « Du spirituel dans l’art », publié en 1910, Kandinsky parle déjà de la nécessité intérieure de l’artiste dont naît l’oeuvre d’art. Les différentes expressions artistiques ne sont-elles pas de cette nature?

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Vassily Kandinsky, « Composition 7 », 1913; Huile sur canevas, 200 x 300 cm; Galerie Tretyakov, Moscou.

Et ça m’énerve quand j’entends baver et même cracher sur Duchamp, un artiste extraordinairement drôle, créatif, mystérieux et original qui a osé l’humour, le jeu de mot, la dérision. Ce fut un peintre de talent, ce qui ne lui a pas suffit. Il a élargi son champ d’action et celui de l’Art à des formes nouvelles. Père du Ready-Made (objet manufacturé dont le sens est détourné), cette invention a révolutionné  le concept d’oeuvre d’art et engendré nombre de pratiques actuelles. Dont, selon ses propres mots, « l’indifférence esthétique la plus totale ».  N’est-ce pas un des rôles de l’Art que d’ouvrir de nouveaux horizons aux regards et aux esprits?

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Marcel Duchamp, »Sonate », 1911 Philadelphia Museum of Art. Collection L. et W. Arensberg

Sans lui, aurait-on vu naître ce merveilleux mouvement qu’est le Nouveau Réalisme ? Yves Klein et le rapport au corps, Tinguely et ses Meta matics, Niki de Saint Phalle et son iconographie féminine, César, Raysse, Spoerri …un puits sans fond de créativité!

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Jean Tinguely, « le Cyclop », commencé en 1969

Certains font de la polémique contre l’art contemporain leur  » cheval (choux gras) de bataille ». L’art d’une époque, pourtant,  en est le reflet. Nous sommes envahis par les images, qu’elles soient publicitaires, télévisuelles ou informatiques. Nous oublions de les décrypter, d’analyser ce qui nous est jeté à la figure. Nous nous attendons, nous les consommateurs, à recevoir de l’art décortiqué, déballé, explicité, comme au supermarché. Une oeuvre réclamant un minimum d’interrogation personnelle devient-elle pour le coup inabordable? Je soutiens qu’un tel travail, engageant la réflexion, est salutaire. De plus, l’art contemporain est extraordinairement polymorphe, plus varié que jamais dans l’histoire de l’Art par la grâce des nouvelles technologies et de la multitude de médias.

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Hans Haacke, « Collateral », 1991, shopping cart with silkscreened metal buttons.

Utiliser l’art pour faire passer un message ne date pas d’hier. Les peintures religieuses du Moyen Âge et de la Renaissance ont galvanisé les fidèles à coup d’images symboliques, narratives, merveilleuses ou effrayantes. Ceci pour la galette bien dorée du Clergé. Aujourd’hui, certains artistes roulent par et pour celle de l’Etat ou des riches collectionneurs. Le marché de l’art excite les convoitises des nantis. Mais les artistes contemporains engagés dans une démarche politique, humaine et sociale ne manquent pas. Faut-il les blâmer d’utiliser métaphores et nuances sans sous-titrage dans leur travail? L’art n’est-il pas plus intéressant lorsqu’il interroge que lorsqu’il démontre?

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Joseph Beuys Performance « America.. », 1974

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Thomas Hirschhorn, « Equality Float », 2011

Dénigrer globalement l’art contemporain porte préjudice à l’Art qui est la manifestation humaine la plus spécifique. Une oeuvre peut enchanter,  intéresser, indifférer ou dégoûter, elle n’en reste pas moins la profonde intimité d’un être qui la partage avec ses semblables.

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Que certains artistes en profitent pour aligner les provocations et déborder les frontières du « bon goût » (quoi de plus personnel que le goût?) est inhérent à une démarche de recherche. Le marché de l’art a beau porter au pinacle certains artistes que je trouve vains, il n’en reste pas moins que notre siècle compte une quantité de personnalités artistiques créatives et dignes d’intérêt. L’art contemporain conceptuel, celui pour lequel l’idée prévaut sur l’esthétique, que l’on a tendance à croire réservé aux élites intellectuelles, est une sphère particulière qui peut se révéler passionnante.

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Jenny Holzer, projection, Siena 2009.

Faites un pas au-devant de l’art contemporain, vous serez étonnés par vos découvertes. Et surtout, évitez de généraliser … personnellement, et d’ailleurs dans tous les domaines, ça m’énerve !!!

Dominique Chateau  : « La philosophie de l’art n’a pas pour but de penser l’art en tant qu’il est contemporain. Son but est (…) de chercher à comprendre l’art contemporain (entre autres) en tant qu’il est art, ce qui implique à la fois la mémoire de ce qu’il fut, la conscience de ses métamorphoses et la confiance dans son futur. » Tous droits réservés © 2009


Un article très intéressant sur l’art contemporain made in France. Entretien avec Anne Martin-Fugier trouvé sur http://www.laviedesidees.fr

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16 réponses à “Billet d’humeur § art contemporain

  1. Pour un coup de gueule, c’est un coup de gueule ! Un grand bravo chère Culturieuse. Ras le bol des bien pensants de l’expression artistique qui formatent la pensée et dictent nos émotions. Un grand bravo encore pour ton choix des oeuvres présentées. Toujours de belles découvertes 🙂

  2. Ah ! Contente de lire tout ça ! Tellement d’accord avec tout ! Il nous faut aller parfois contre nos tabous ou nos préjugés, ce n’est pas toujours facile, et alors ? La facilité est en train de générer un monde d’idiots. Parce que c’est par facilité qu’on raye d’un trait un artiste, une oeuvre, juste en fait parce qu’on a la paresse de réfléchir. Il faut d’abord réfléchir, et regarder, après on peut avoir un avis. J’ai parfois parlé sur mon blog de livres que j’ai aimé, difficiles et longs, dans lesquels il faut s’immerger, trouver le souffle, et je regrette parfois que ceux-ci ne soient pas plus lus.Je pense là tout spécialement à Confitéor de Jaume Cabré, sur lequel je n’ai pu discuter avec personne, alors que je l’ai tant aimé, ce livre. Je crois, Martine, que c’est aussi parce qu’on cherche le plaisir , immédiat surtout et c’est le résultat d’un monde de la vitesse et de l’instantané. Regarde ! Moi, j’attends avec patience le jour de te rencontrer ! 🙂

    • Oui, nous oublions de prendre le temps de la réflexion, c’est pourtant par elle que nous pouvons progresser. Les arts nous offrent des pistes. Toutes les matières artistiques d’ailleurs. Ainsi que les philosophes.

  3. Bravo ,bravo .Je vais imprimer cet article et le faire circuler.Belle colère ,bien argumentée et bien illustrée.

  4. C’est vrai, la colère te va bien ! Et je suis bien d’accord avec toi ! Ton blog , à chaque billet que tu publies est la démonstration de ce que tu défends ici ! Je dirais que toute opinion qui fait des généralités est toujours stupide !
    Petite expérience cet été: J’ai vu coup sur coup un musée très fameux rempli d’œuvres classiques ( Renaissance, XVIIIe…magnifique) et un musée d’Art contemporain ( XXe, Kandinsky à Duchamp, Soulage etc…) J’ai mesuré que les œuvres anciennes, bien qu’elles soient figuratives et donc en apparence accessibles ,étaient finalement peut être plus obscures pour moi que les contemporaines, car si j’en voyais le thème, le plus souvent elles me parlaient d’un autre monde, d’un autre temps que le mien…Celles « modernes » aussi étranges qu’elles pouvaient être, m’étaient comme plus familières, nous étions du même monde, et finalement, j’avais plus de clés pour les comprendre…Quand on se promène dans un musée ( on va dire d’œuvres classiques pour faire simple), les grands artistes et leurs œuvres sautent aux yeux, qu’on les aime ou non, une force,une aura, une présence, que les artistes mineurs, voir, pardon les croûtes n’ont pas…Pourquoi aujourd’hui en serait il autrement ???

    • Totalement juste! Mais aujourd’hui la variété est telle qu’il est difficile de faire le tri si on manque de temps pour s’imprégner. Maintenant, je préfère voir une expo sur un seul artiste, c’est un peu comme lire tous les livres d’un auteur. Mais je ne me prive pas des autres pour autant! Merci pour ce message ❤

      • Oui, oui, oui!
        Laisser de côté leste zapping et consommation facile.
        Accepter de choisir (et, donc, de ne pas être partout à la fois).
        Prendre le risque de plonger dans un univers, un seul.
        Placer le jugement en attente. Se laisser posséder, s’imprégner, laisser décanter… Et attendre de constater ce qui émerge et ce que ça évoque…
        Être humble dans ses préférences comme dans ses « insensibilités » ET être prêt à rétorquer à ceux qui voudraient en imposer : « À chacun son mauvais goût… ».

  5. Bonjour,
    Ce billet d’humeur semble prendre pour posture rebelle une attitude qui est on ne peut plus conforme à l’orthodoxie de l’art de notre temps.
    Ce que vous défendez, ce n’est rien d’autre que l’histoire de l’art telle qu’elle est enseignée dans les écoles d’art ou dans les cursus d’histoire de l’art, càd essentiellement une histoire PROGRESSISTE et LIBERALE, où la liberté de l’artiste se confond à l’arbitraire et où compte moins la valeur intrinsèque de l’oeuvre que la dialectique autistique où s’est enfermé l’art sitôt qu’une avant-garde surenchérit sur la précédente… au détriment de toutes les autres dimensions de l’art : civique-politique, en premier lieu.
    Vous avez le droit de hausser les épaules relativement à la CIA et d’écrire ceci : « Alors, oui, il semble que la CIA , après la guerre, ait subventionné le mouvement de l’expressionnisme abstrait pour contrer le communisme (!). Ceci à l’insu des artistes (Pollock, Motherwell, de Kooning, Rothko…) ». Mais d’abord, ce n’est que révéler votre ignorance de deux travaux capitaux écrits sur le sujet : l’un de Serge Guilbaut en 1983, l’autre de Stonor Saunders dans les années 1990. Ensuite, c’est aussi ignorer ce que bcp ignorent encore, à savoir que la CIA n’a pas seulement financé cet art d’autant plus facile à manipuler qu’il ne dit rien (contrairement à leurs presque contemporains comme Ben Shahn ou John Register, entre bien d’autres moins connus parce que non pas FORMALISTES arbitraires), mais qu’elle a délibérément favorisé, par une politique d’achats d’oeuvres abstraites en Amérique latine, la faillite de l’art figuratif dit révolutionnaire, cela représentant le pendant artistique à leurs politiques de coups d’Etat…
    Naturellement, de tout cela les manuels de l’histoire officielle ne parlent pas et vous, qui n’êtes, semble-t-il, pas si « curieuse » que le prétend le nom de votre blog, croyant adopter une posture rebelle, vous ne faites que revendiquer un récit de l’art qui est DANS LES FAITS ET IRREFUTABLEMENT le récit progressiste du triomphe des avant-gardes, lequel est transmis dans la majorité des livres grand public introduisant à l’histoire de l’art, dans les écoles d’art et les cursus d’histoire de l’art, tout comme il constitue le substrat de la critique d’art des médias du grand capital (Libération, Inrocks, Le Monde, etc.)
    En 1979, le Musée d’Art et d’Histoire de Saint-Etienne accueille l’exposition L’art dans les années 30, laquelle accueille sans discrimination des œuvres abstraites, réalistes et surréalistes. Faisant référence plus précisément aux réalismes, le commissaire de l’exposition Bernard Ceysson énonce alors qu’ « aucune analyse sérieuse de ces réalismes n’a été entreprise et à l’exception des maîtres mythiques de l’art moderne, Picasso, Braque, Léger, Matisse, des surréalistes, Magritte surtout, et des pop’artistes reconnus dès qu’apparus comme avant-garde, tout artiste s’écartant de la voie royale du progressisme avant-gardiste est déclaré passéiste ou académique ».
    https://blablartcontempourien.wordpress.com/2012/02/10/bernard-ceysson-tout-artiste-secartant-de-la-voie-royale-du-progressisme-avant-gardiste-est-declare-passeiste-ou-academique/

    • Vous vous méprenez, ma posture ne se veut aucunement rebelle, je ne fais que constater le mépris auquel ce qu’on nomme art contemporain (quand le propos semble obscur) est soumis. De plus, beaucoup de travaux des artistes dits contemporains sont hautement civiques et politiques. Je n’oserais pas me targuer d’avoir tout lu sur le sujet et d’ailleurs je ne suis pas historienne de l’art. Vous commentez mon intitulé, le vôtre me semble tout à fait adapté ( très innovant le jeu de mot ..). Je vous remercie d’avoir pris la peine de cette réponse circonstanciée.

      • Ce qu’on nomme art contemporain n’est, justement, pas l’art actuel. Tout a été fait, par les institutions, privées ou publiques, pour écarter une immense partie de la création contemporaine du champ de l' »art contemporain », appellation trompeuse qui inclut en immense partie la vidéo, l’installation et autres variantes conceptuelles.

        Lisez, par exemple, « 1983-2013 : les années noires de la peinture » de Ziegler/Sallatin/Kerros. Sur le plan méthodologique, c’est très mauvais, mais sur ce que le doigt pointe, il y a lieu de s’effarer.

        Quand on mesure l’immense vitalité de l’art présent, actuel, vivant, il est difficile de ne pas crier à la supercherie devant les bouffonneries des Fabre, Hirschhorn, Cattelan, Rutault, Abdelmessed, Sophie Calle, des galeries type Kamel Mennour ou Perrotin, des foires de type Fiac et des biennales du type de celle de Lyon (dont le titre tout de même était en 2013 « Entre-temps… brusquement, et ensuite »… ce qui en dit long sur le refus de faire sens ou du sens partagé à tout le moins, où est enfoncé l’art contemporain orthodoxe) et sans parler des Ecoles des Beaux-arts (j’en ai visité une pour le ouicainde du patrimoine… Atterrant de nullité rase, productions destinées à l’entre-soi du petit milieu autistique-artistique… cela après CINQ années de formation).

        Volontiers je cite Diderot, qui parlait à une toute autre époque de l’art et à un autre moment de l’esthétique (ses débuts, à la vérité), mais dont le fond devrait nous faire réfléchir : « Une composition qui doit être exposée aux yeux d’une foule de toutes sortes de spectateurs, sera vicieuse, si elle n’est pas intelligible pour un homme de bon sens tout court », Essais sur la peinture, 1766.

        Je vous renvoie aussi vers cet article :
        http://comptoir.org/2015/06/19/art-contemporain-chantage-fascisme/

        Bonne lecture.

      • Monsieur,
        personnellement je ne cherche à convaincre personne. Au risque de vous paraître libérale, je revendique la liberté de choix. D’autre part, j’ai mieux à faire et à lire que des méthodologies fumeuses. Si j’en crois la raison sociale de votre blog, vous aussi puisque vous avez une « certaine idée de l’art », je vous cite, et que vous voulez « la mort de l’art contemporain ». Bien du plaisir.
        PS. Elle a beau être de Diderot, votre citation prend la foule pour plus bête qu’elle n’est.

      • Une certaine idée de l’art, oui. Où l’effort formel traduit une pensée de la meilleure façon possible. Pas des bouffonneries arbitraires dont les galeries et musées sont pleins.
        Quant à la liberté de choix, elle n’a rien en soi de libéral.
        Quant au reste, tenons-nous-en là : vous continuerez à répéter sans la question une histoire officielle, celle des vainqueurs ; je continuerai à la questionner. Mais vous n’êtes pas historienne ou critique d’art.
        Quant à la citation de Diderot, je ne vois pas en quoi elle prendrait la foule pour bête ; il me suffit d’observer les réactions de ceux, non experts, qui m’accompagnent aux galeries et musées et leur consternation devant des productions si sottes qu’elles ne tiennent pas debout sans des débauches de pensée nauséeuse. Il y a mieux à voir et contempler dans l’art présent. A tout hasard, Thiago Martins de Melo, Stéphane Pencréac’h, Lili Bernard, Alexander Kosolapov, Alex Cuchilla, Erin Currier, Scott Hess, Agostino Arrivabene, Julien Spianti, David Ho, Jérôme Delépine, Aron Demetz, Pawel Kuczynski, Fabian Pérez, Zhang Linhai, Alexander Klingspor, Marco Bellini, etc.
        Adieu, adieu.

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