Gerhard Richter (1932) § Radicalisation adolescente

gerhard-richter-006Gerhard Richter , peintre et plasticien allemand pratique simultanément différents langages plastiques, qu’ils soient figuratifs ou abstraits. Il est l’un des plus grands artistes de notre XXIe siècle.

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Gerhard Richter, « Autoportrait », 1996, 51×46 cm. Huile sur toile.

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Gerhard Richter, « Autoportrait », 1986, 100×80 cm. Oil on gelatin silver print.

Gerhard Richter est né à Dresde d’une famille de classe moyenne. Le père est enseignant et la mère libraire et pianiste talentueuse. Mobilisé, puis fait prisonnier, l’éloignement du père durant la guerre rend l’entente familiale compliquée. La mère et ses deux enfants se déplacent vers des villages moins exposés aux bombardements. Gerhard, vu sa jeunesse,  échappe de justesse à l’enrôlement forcé. Adolescent à la fin de la guerre, il découvre, encouragé par sa mère, les auteurs et les philosophes allemands (des livres interdits auparavant par le régime nazi), ainsi que des albums de reproductions d’art qui éveillent son intérêt pour le dessin.

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Gerhard Richter, « E. mit kind », 1967, graphite sur papier

A l’été 1951, Gerhard Richter commence des études à l’Académie d’Art de Dresde en RDA, un cursus de cinq ans. La ville est en ruine. Les autorités soviétiques de l’Allemagne de l’Est vont petit à petit resserrer le programme des cours pour atteindre l’idéologie socialiste qu’elles prescrivent. Lors de sa dernière année, une fresque murale lui est commandée pour un musée et lui vaut les éloges des autorités. Il épouse Ema en juin 1957 en Allemagne de l’Ouest. Il est alors considéré comme un artiste officiel (peintre mural) de l’Est et en reçoit quelques facilités. Cependant, les contraintes et restrictions dues à l’idéologie du gouvernement le dérangent.

« J’avais toujours aspiré à une troisième voie salutaire dans laquelle auraient fusionné le réalisme de l’Est et le modernisme de l’Ouest. […] Cette « troisième voie » était un genre de rêve idéaliste »(dans Gerhard Richter, Édition Hazan, 2010).

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Gerhard Richter, l’un des 31 monotypes de la série « ELBE « , 1957

En 1959, un voyage à la Dokumenta de Kassel que lui autorise le gouvernement lui fait découvrir les oeuvres de Pollock, Fautrier, Fontana, etc. Un éblouissement qui le porte à réfléchir à sa propre pratique et à sa liberté dans le contenu de son travail. Malgré la promesse d’une carrière officielle à l’Est, quelques mois avant la construction du Mur de Berlin, Richter décide de passer à l’Ouest avec sa première compagne Marianne Eufinger (Ema).

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Gerhard Richter, « Familie am Meer »(famille d’Ema), 1964. 150×200 cm, huile sur toile.

Gerhard Richter est passionné de photographies. Il peint jusqu’en 1966 des portraits d’après des photos en noir et blanc. « La photo est l’image la plus parfaite qui existe; elle ne change pas, elle est absolue, et donc indépendante, inconditionnelle, sans style. C’est la raison pour laquelle elle a pour moi valeur de modèle par la manière dont elle relate et par ce qu’elle relate » GR

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Gerhard Richter, Atlas, 1962-2013

L’Atlas de Gerhard Richter est la collection des photographies qui lui sert d’inspiration. Elles ont été prises par lui-même, choisies dans la presse ou ailleurs. Un matériel, commencé dès les années soixante, qui permet de suivre, année après année, les sujets qui se retrouvent dans ses toiles, ainsi que ses intimes préoccupations. Peindre d’après photo, dit-il, l’a relevé de l’obligation de choisir et construire un sujet.  L’Atlas est aussi une oeuvre d’art en soi qu’il expose dès 1970.

« Je travaille avec beaucoup de spontanéité, c’est la chance qui décide si mon oeuvre est réussie ou non. Cependant, il y a un gros travail de recherche avant, dans le choix de mes photos. » Gerhard Richter

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Gerhard Richter, « Auschnitt »,1970

Sa première exposition personnelle a lieu en 1964 à Düsseldorf. Dès lors, ses succès se poursuivent auprès des collectionneurs et des galeristes. Il peut maintenant se donner la liberté de choisir ses sujets comme les avions et les portraits de groupes, mais aussi les photos de presse. Il révèle avec ses peintures la fascination du public pour la souffrance et son exploitation par la presse. Ci-dessous Jackie Kennedy:

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Gerhard Richter, « Femme portant un parapluie », 1964, 160×95 cm, Huile sur toile.

 

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Gerhard Richter, « Monsieur Heyde », 1965, 55×65 cm, huile sur toile

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Gerhard Richter, « Nu sur un escalier (Ema) », 1966, 200×130 cm, huile sur toile.

En 1972, il représente l’Allemagne à la 36e Biennale de Venise avec 48 portraits, des toiles en noir/blanc, d’occidentaux érudits et célèbres pour leur travail dans différents domaines.

rart1aglob_018_lightboxGerhard Richter cherche à démanteler la peinture figurative en explorant l’abstraction. La série des nuanciers, les dépeintures, les peintures grises et les agrandissements-photos lui permettent, dans les années 70, d’explorer des pistes à ce sujet. Après son nu sur un escalier, une autre citation évoque une oeuvre de Marcel Duchamp, 4 panneaux de verre, et exprime sa préoccupation pour un nouvel art plastique, tout en étant convaincu de ressources et expressions innovantes pour la peinture.

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Gerhard Richter, « 4 panneaux de verre », 1967

Peindre simultanément des monochromes gris, des mosaïques de couleurs, des mers inversées de nuages, des vanités, des oeuvres abstraites avec des raclettes, des portraits hyperréalistes témoigne de son exploration systématique de nouveaux moyens d’expression picturaux. Malgré la tendance des artistes des années 1970 à privilégier des formes d’expression plus conceptuelles, Richter persiste dans sa vision personnelle en continuant à peindre à l’huile, des paysages, marines, montagnes et urbains, comme vues de villes .

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Gerhard Richter, « Vue de la ville de Madrid », 1968, 277×292 cm. Huile sur toile.

Habituellement, le style d’un artiste évolue de façon plutôt linéaire. Celui de Richter semble défier cette logique. Pourtant, en utilisant une démarche similaire pour la figuration et l’abstraction, il cherche à estomper, à supprimer la frontière qui les sépare.

Au printemps 1979, Gerhard Richter et Ema se séparent officiellement. Il épouse l’artiste Isa Genzken en 1982 et ils s’installent à Cologne. Cette année-là, Richter se distingue de la tendance de l’époque (néo-expressionniste) avec une série intitulée bougies (Kerze) pour laquelle il utilise une palette sobre et complexe à la fois.

« Quand j’ai peint les bougies, j’avais des sentiments proches de la contemplation, du silence et de la mort. La bougie a toujours été un symbole de protestation silencieuse contre le régime ». GR

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Gerhard Richter, « Deux bougies », 1982, 110×140 cm, huile sur toile.

Le portrait de sa fille Betty née en 1966 date de 1988, une année cruciale dans l’oeuvre de Gerhard Richter.  Ce portrait montre sa fille adolescente (d’après une photo datant d’une dizaine d’années) à demi retournée pour observer un des tableaux monochrome gris de son père. Un portrait à la Vermeer, de facture classique, mais une pose non conventionnelle qui est une image forte sur la transition. Entre enfance et âge adulte, passé et avenir, abstraction et figuration, réalisme et minimalisme, cette oeuvre lumineuse et nostalgique s’inscrit totalement dans l’histoire de l’art.

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Gerhard Richter, « Betty », 1988. Huile sur toile, 102 x 72 cm, Saint Louis Art Museum

Cette année-là, il consacre une série de photos-peintures aux membres de ce que l’on appelle la Bande à Baader. La série « 18 octobre 1987 » est constituée de quinze tableaux peints d’après des photographies de presse et de police prises à cette date. Reprenant les photos des cadavres des terroristes, cette série réactive un débat douloureux pour le peuple allemand, celui de la révolte de la jeune génération face aux années de guerre et aux choix de leurs aînés.

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Gerhard Richter, « 4.4.89 », 1989, 10×15 cm. Huile sur photo couleur.

La technique développée par Richter de la peinture sur photo lui permet d’allier langage pictural figuratif, abstrait et photographique.

Par ailleurs, le floutage de ses huiles rappelle pour moi le doute immense d’un Bram Van Velde qui parle de l’impossibilité de peindre et disait « Mais pourquoi le vrai est-il si bien caché? ».

En 1995, Gerhard Richter épouse Sabine Moritz (1969, peintre et graphiste), rencontrée en tant qu’élève à la Düsseldorf Art Academy. Elle sera son modèle à plusieurs reprises tout en poursuivant une oeuvre personnelle.

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Gerhard Richter, « S. avec enfant », 1995, 52×62 cm. Huile sur toile

En 2002, une rétrospective de son oeuvre au MoMA de New York (Forty years of paintings),  accompagnée d’un catalogue, sera déterminante pour affirmer sa reconnaissance comme étant l’un des plus grands artistes vivant.Voir catalogues raisonnés .

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Storr, Robert. GERHARD RICHTER: Forty Years of Painting. 340 pp., 138 color, and 87 b&w plates. New York, Museum of Modern Art, 2002.

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Gerhard Richter, « September », 2005, 52×72. Huile sur toile.

Extrait du catalogue du centre Pompidou / interview de Gerhard  Richter par Nicholas Serota, directeur de la Tate Gallery :

NS : Dans le cas de Septembre, aviez-vous songé en 2001 à la possibilité de peindre un tableau inspiré du sujet, ou l’idée est-elle venue bien plus tard ?
GR : Quatre ans plus tard, à vrai dire. Bien que les images publiées dans les journaux m’aient bien entendu profondément choqué, je ne pensais pas qu’il était possible de peindre cet instant, et certainement pas de la façon qu’ont choisi certains, avec le point de vue insensé que cet acte atroce était une sorte de happening ahurissant, pour le célébrer comme une méga œuvre d’art.

NS : Vous vous êtes donc efforcé de trouver un moyen de traiter le sujet sans le rendre spectaculaire ?
GR : Absolument, en me concentrant sur son incompréhensible cruauté et son caractère atrocement fascinant…

Les six toiles intitulées « Cage » font référence au compositeur avant-gardiste John Cage (« Je n’ai rien à dire et je le dis »), Gerhard Richter affirme ci-dessus une nouvelle fois son indépendance et sa liberté.

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Le vitrail de la cathédrale de Cologne, 2007.

Si les travaux de Gerhard Richter, artiste grandiose et prolifique, vous intéressent, je vous invite à visiter son site (dont sont tirées la plupart des photos jointes à cet article) extrêmement documenté et préparé, pour gerhard-richter.com, par Matt Price avec l’aide de Carina Krause, 2010-11. Ainsi que les écrits universitaires et les conseils de Dietmar Elger.

Et un extrait du documentaire filmé par Corinna Belz, « Gerhard Richter painting »,  sorti en 2012, qui le montre au travail sur des tableaux abstraits:

Le magnifique et mystérieux portrait que Gerhard Richter a réalisé de sa fille Betty me suggère un lien avec cette période de transition et de flou qu’est l’adolescence.

L’adolescence n’est pas un âge, plutôt une renaissance. L’ambivalence étant que pour renaître, il faut d’abord mourir. Tourner le dos à l’enfance et au cocon familial pour faire face à l’âge adulte. Une situation psychique, alliée aux changements physiologiques, qui provoque un profond désarroi et le pousse à se réfugier vers d’autres modèles, ceux que l’adolescent peut trouver auprès de ses pairs en privilégiant les valeurs de l’amitié. La quête de sens et la recherche d’un idéal peut l’amener à prendre de dramatiques décisions.

Olivier Roy , agrégé de philosophie et chercheur au CNRS, mène une réflexion sur les rapports entre le politique et le religieux qui s’attache principalement à l’Islam:

« Depuis la fin du XIXe siècle, on observe en Europe un espace de radicalisation anti-système. Ce furent d’abord les anarchistes et l’on pourrait s’interroger sur le culte de la jeunesse pour le fascisme. A partir des années 1960, ce mouvement a pris une dimension générationnelle, que l’on a retrouvée avec la Gauche prolétarienne en France, les Brigades rouges en Italie et le groupe Baader-Meinhof en Allemagne.(…)On constate trois éléments de base : une impasse existentielle, la violence et l’internationalisation. On retrouve désormais les trois dans le phénomène djihadiste. Simplement, le djihad a remplacé la Révolution comme mythe.. » Suite de l’entretien avec ce spécialiste du monde musulman sur les jeunes européens partant pour le Djihad.

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Gerhard Richter, « Confrontation 2 » de la série sur Baader-Meinhof. 1988. Oil on canvas, 112 x 102 cm

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