Cy Twombly (1928-2011) § réminiscence

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Cy Twombly. Photo David Seidner, Lexington, Virginia 1994

J’ai davantage le sentiment de vivre une expérience que de faire un tableau. Cy Twombly

Images © Cy Twombly Foundation

L’oeuvre de Edwin Parker (surnommé Cy) Twombly, américain de Lexington, Virginie, ayant vécu une grande partie de sa vie en Europe, est pour moi l’image même du terme réminiscence, ce côté vague, flouté, immatériel, suggéré et pourtant presque palpable. Des mots griffonnés qui voguent sur ses toiles, il reste l’idée du langage et des taches, griffures, giclées, coulures, seulement la trace d’un ressenti.

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Cy Twombly, « Lexington » (peinture industrielle sur toile), 1951.

L’homme, discret, ne dévoile rien, il suppose et propose. De ses doutes et de ses erreurs, il garde l’empreinte. De ses abondantes lectures, il garde l’essence. De l’Histoire, il partage la récurrence.

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Cy Twombly, « Nine discourses of Commodus » (huile, mine de plomb, crayons à la cire sur toile), série, 1963

La violence de l’assassinat du président Kennedy en 1963 est pour lui un choc qu’il rapproche des tragédies antiques. L’empereur Commode (180-192), despote sanguinaire, devient en neuf tableaux, le symbole de la déliquescence d’une humanité (illustrations ci-dessus).

Le lien qu’il a su créer dans sa peinture entre le viscéral et le cérébral suffit à convaincre de sa pertinence artistique. Ce que voit l’oeil induit ce qu’a vu l’esprit et inaugure une réminiscence personnelle pour le regardeur. Cy Twombly emprunte aux antiques pour restituer au monde moderne la substance de sa mémoire, volontairement sans l’illustrer.

Accéder à l’oeuvre de Cy Twombly peut s’avérer rédhibitoire du fait même de son aspect si modeste. Dubitative sur les quelques oeuvres déjà rencontrées, j’y suis allée sans en connaître plus sur l’homme. Et maintenant, après m’être documentée, j’aimerais revoir l’exposition! Le parcours de l’homme, ses lectures, ses paroles éclairent le travail de l’artiste.

Prénommé Cy en l’honneur d’un joueur de baseball admiré par son père, c’est ce dernier qui insiste pour lui faire étudier le latin et le dessin. En 1950, il rencontre Robert Rauschenberg à l’Art Student League de New York, puis tous deux fréquentent le Black Mountain College, où leurs professeurs sont les avant-gardistes Kline, Motherwell ou John Cage. Les années cinquante, c’est l’éclatement de l’expressionnisme abstrait et Pollock qui jaillit de son dripping.

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Cy Twombly et Robert Rauschenberg, Venise 1952. Photo Robert Rauschenberg.

L’art de Twombly qui permet la fusion entre l’expressionnisme abstrait américain et la culture méditerranéenne. Dès 1952, Twombly remporte une bourse et voyage en Europe. Il rejoint Rauschenberg au Maroc et tous deux poursuivent leurs pérégrinations, entraînés par les musées et les ruines antiques des pays visités. Grèce, Asie mineure, Egypte…

Rome et l’Italie agrippent l’homme cultivé et lettré qu’est Twombly. La ville demeurera son port d’attache durant sa vie entière, avec des séjours fréquents aux USA (et ailleurs). Il sera toujours un voyageur forcené, curieux et infatigable. Par le corps et par l’esprit : ses lectures (d’Homère à Rilke en passant par Goethe et Mallarmé) nourrissent sa peinture. Il  épouse, en 1959, Tatiana Franchetti dont il aura un fils, Cyrus Alessandro.

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Cy Twombly, « Nini’s painting », 1971

Ayant servi dans l’armée américaine en tant que cryptographe, il met au point sa propre écriture, ce qui le distancie de l’expressionnisme abstrait alors à son apogée. Les récits mythiques et poétiques insinués par ses mots griffonnés en toute liberté sont comme un parfum, présents, subtils, souvent indéchiffrables. Il dit qu’il n’a jamais vraiment séparé la peinture et la littérature parce qu’il utilise toujours des références (interview Nicholas Serota, 2007). Une écriture qui suggère, un geste qui évoque et des noms qui relient, comme le dit si bien Tacita Dean :

(…)Est-ce parce que son évocation n’est pas étudiée, parce qu’elle n’a pas fait l’objet de répétitions qu’un tel accès lui est donné ? Est-ce parce que ce qui nous est donné à voir est souvent maladroit, imparfait, parfois même désinvolte. Pourquoi ces choses, une fois réunies, devraient-elles constituer un art auquel on aspire désespérément, mais qu’on ne peut embrasser tout entier, non plus qu’on ne peut comprendre comment il fait l’effet qu’il fait ? Je ne connais pas d’autre artiste capable d’atteindre à ceci, à quoi parfois des écrivains parviennent. Peut-être Twombly, dans son art, est-il plus proche des poètes que des peintres.  (Tacita Dean, traduction : Anne Bertrand)

Quelles sont ces rives plus sauvages de l’amour (Wilder shores of love)? Celles de l’Italie où Cy mène une vie aristocratique? Celles des Etats-Unis où il retrouve ses amis et peint dans leurs ateliers? Celles de ses multiples voyages? Pas un mot sur sa vie amoureuse dans l’exposition du Centre Pompidou…Un homme secret dont on sait pourtant qu’il eut des amants. « The Wilder Shores of Love » est le livre d’une écrivaine voyageuse (Lesley Blanch, 1954) qui retrace l’histoire de quatre femmes allant vivre leur vie au Moyen-Orient, cherchant l’amour et le plaisir, parfois en se travestissant. (cf http://le-beau-vice.blogspot.ch)

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Cy Twombly, « Empire of flora », 1961(huile, crayons à la cire, mine de plomb, crayons de couleur, sur toile 200x242cm)

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Cy Twombly, « Quattro Stagioni », (1993-95). Seconde version.

Voir sur ce lien des écrits sur Twombly, dont ceux de Philippe Sollers, pour qui Twombly produit des épiphanies (prises de conscience de la nature profonde), et Roland Barthes dont est tirée la citation ci-dessous:

« […] le “gauche” (ou le “gaucher”) est une sorte d’aveugle : il ne voit pas bien la direction, la portée de ses gestes ; sa main seule le guide, le désir de sa main, non son aptitude instrumentale ; l’œil, c’est la raison, l’évidence, l’empirisme, la vraisemblance, tout ce qui sert à contrôler, à coordonner, à imiter, et comme art exclusif de la vision, toute notre peinture passée s’est trouvée assujettie à une rationalité répressive. D’une certaine façon, Twombly libère la peinture de la vision, car le “gauche” (le “gaucher”) défait le lien de la main et de l’œil : il dessine sans lumière (ainsi faisait Twombly, à l’armée) ».

La rétrospective organisée par le Centre Pompidou (ici relatée et richement illustrée par un véritable historien de l’art Alain. R. Truong) présente un parcours chronologique de 140 peintures, sculptures, dessins et photographies qui retrace l’ensemble de la carrière de Cy Twombly.

Une occasion à ne pas manquer! De plus l’exposition René Magritte qui a lieu simultanément permet un surprenant rapprochement entre ces deux artistes si différents, mais pour lesquels le mot et l’écriture sont cruciaux.

La définition (cnrtl.fr) du terme réminiscence, en psychologie, est

1. le retour à la conscience d’une image, d’une impression si faibles ou si effacées qu’à peine est-il possible d’en reconnaître les traces. 2. Un souvenir où domine l’élément affectif ou qui inspire ou influence la création artistique. 3. Une mémoire lointaine, profonde, comme venue du fond des âges.

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La sensation d’où provient la réminiscence me semble souvent avoir un lien avec l’enfance, mais peut-être est-ce le sens ancestral, archaïque que suggère ce terme. Cy Twombly, en explorant les mythes antiques comme la guerre de Troyes et Achille, plonge dans les racines de l’humanité. Ses productions artistiques, photographies, sculptures ou peintures, ont toutes cette cohérence-là:

C’est une sorte d’activité infantile, peindre. La peinture d’une certaine manière est une chose infantile, je veux dire dans sa manipulation. Je commence par utiliser un pinceau, mais c’est très vite trop lent, l’idée et le geste ne correspondent pas. ça bloque tout quand au bout d’un moment il faut recharger de peinture le pinceau. Et quand j’y retourne, il peut arriver que l’idée soit complétement perdue. Alors je me sers de ma main pour peindre. Ou bien de ces choses merveilleuses découvertes plus tard: les bâtons d’huile. Cy Twombly, entretien avec David Sylvester, 2000.

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17 réponses à “Cy Twombly (1928-2011) § réminiscence

  1. Vue hier, sceptique sur les grandes œuvres blanches et crayon, beaucoup aimé toutes les autres, et ton article est parfait pour la compréhension. Quand je suis devant, Jeu n’aime pas trop lire, pour ne pas influencer mon regard, mais après, oui ! As-tu vu Soulèvements au Jeu de Paume ? Formidable !!! En gros rognâmes chargé, jambes comme des piliers et pieds en compote, mais heureuse !

    • Oui, j’ai vu cette excellente exposition Soulèvements! Et bien pensé qu’elle te plairait aussi. J’étais avec ma fille cadette et nous avons profité d’une visite commentée particulièrement intéressante, quelle chance!

  2. Un grand merci pour cet article. Grâce à toi, je pénètre peu à peu dans l’univers de cet art abstrait qui m’était jusqu’à présent hermétique. Douce soirée 🙂

  3. Merci à toi pour cet article richement documenté et pour les liens. Le mot reminiscence est tout à fait approprié. Cela m’évoque un délitement végétal de la forme, un effacement du conforme au profit d’une énergie phénoménale. Merci encore, c’est toujours un plaisir de partager tes découvertes Culturieuse ! 🙂

    • L’association avec le végétal semble appropriée, tu as raison. Les changements (métamorphoses!) dans la nature sont des exemples évidents : nous en gardons des réminiscences.

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