Simon Hantaï (1922-2008) § Hasard/Jacques Monod

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Simon Hantaï dans son atelier, photo Edouard Boubat, 1976.

La famille de Simon Hantaï fait partie des minorités de langue allemande installées en Hongrie. Il suit une formation académique à l’Ecole des Beaux-Arts à Budapest et, après un voyage en Italie, s’installe en France en 1948 avec son épouse Zsuzsa, à la faveur d’une bourse (jamais versée!). Il fréquente assidûment les lieux d’exposition, découvre le surréalisme et expérimente les techniques qui vont être les siennes: collages, grattages, frottages, coulures, pliages,etc. Il participe à une première exposition collective, avec des artistes américains, en 1950.

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Simon Hantaï, « Bird », 1950

André Breton lui offre une première exposition personnelle en 1953. Cependant, deux ans plus tard, l’esprit critique de Simon Hantaï et des dissensions théoriques l’éloigne du groupe des surréalistes : le surréalisme et l’expressionnisme abstrait (la mystique chez Rothko, l’inconscient chez Pollock) peuvent-ils être associés à l’automatisme?

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Simon Hantaï, « Femelle-Miroir II », 1953. Huile sur toile, miroir, ossements. 142,5cm x 173,7 x 22,5.

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Simon Hantaï, « Regarde dans mes yeux. Je te cherche. Ne me chasse pas. » 1953

« (…) Simon Hantaï a déposé, le 7 décembre précédent, un tableau-objet intitulé « Regarde dans mes yeux, je te cherche, ne me chasse pas », devant la porte de l’atelier de Breton, rue Fontaine, sans oser entrer. Breton choisit de lui consacrer aussitôt une exposition particulière, du 23 janvier au 10 février 1953. Il rédige un encadré de la revue Medium n° 3, pour présenter l’artiste « à qui font cortège les êtres fabuleux que son souffle a doués de vie et qui se déplacent comme nuls autres, en ces premiers jours de 1953, dans la lumière du jamais vu (…) » Le détail de l’ Historique de la querelle par Renée Mabin.

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Simon Hantaï, « Duchamp effacé », 1951-60. Huile sur toile.

Hantaï cite Marcel Duchamp et son Grand Verre comme une voie à possible. Dans un entretien avec Didi-Hubermann, il parle ainsi de son œuvre comme d’une «machine à broyer», et ajoute : «Broyer quoi ? Le pouvoir, le projet, l’idée» (http://pedagogie.ac-toulouse.fr/culture/dossierspdf/hantai.pdf)

Il se rapproche des travaux de Georges Mathieu et de Jackson Pollock et expérimente des techniques de grattage et de collage. L’imprévisible, déjà, semble le fasciner. C’est sa période gestuelle.

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Simon Hantaï, « Sexe-Prime. Hommage à J-P Brisset », 1955. 240×530 cm.

Ce qu’il appellera « la petite touche réveil » est une de ses techniques de grattage: plusieurs couches de peinture qu’il travaille à l’aide d’une pièce de réveille-matin.

A la fin des années cinquante, Simon Hantaï travaille sur deux grands formats faits de répétitions, de gestes quasi chamaniques, de rituels imperturbables qui tiennent de la méditation. « Ecriture rose » est une toile recouverte d’écriture, de textes religieux et philosophiques écrites avec ce qu’il appelle  des couleurs liturgiques rouge, vert, violette et blanc. Le rose du tableau provient de ces phrases mêlées copiées pendant un an. Aucune n’est écrite en rose.(analyse )

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Simon Hantaï, « peinture(écriture rose) », 1958. Encres de couleur, feuilles d’or sur toile de lin. 424,5cm x 329,5.

La seconde est « A Galla Placidia », titre qui renvoie au Mausolée de Ravenne et ses mosaïques. durant un an, il travaille le matin sur l’une et l’après-midi sur l’autre. Elles ne seront présentées qu’en 1976 et 1998.

En 1960, il conçoit le pliage comme méthode. La surprise et le côté aléatoire des vingt-sept « Mariales », qu’il poursuit durant deux ans, font partie de sa recherche picturale et aussi spirituelle. Il ne compose pas, seulement guidé par ses gestes. Le froissé rappelle le tablier de sa mère qu’il reçoit de Hongrie en 1963, après son décès. « Ce qui me reste de ma mère ». Un tablier, comme le manteau de la vierge, qui évoque la protection. « Les murs de l’église sont les manteaux ».

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Simon Hantaï, « Mariale m.a.2 », 1960, huile sur toile, 278 x 214,5 cm, CAPC, musée d’art contemporain, Bordeaux © Adagp, Paris 2013.

Simon Hanta• Mariale 2, 1960 huile sur toile 278x214,5 cm coll. capcMusŽe da'rt contemporain, Bordeaux inv.1982-21

Détail

Froissage, pliage, dépliage, éclaboussure, nouage, ficelage forment les creux et les reliefs qu’il peint avant ou après (au pinceau et non par trempage), sur la toile non tendue, faisant éclater la lumière et la couleur. Ensuite, après lissage, cette toile est clouée directement sur le mur ou sur un châssis.

Les Maritales sont répertoriées par code : A pour les toiles régulièrement pliées, B pour les monochromes, C pour celles deux fois pliées, D pour les toiles préalablement éclaboussées de peinture. L’analyse de Molly Warnock décrit le travail de recherche systématique que fournit Simon Hantaï sur ses actions gestuelles.

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Simon Hantaï, « Etude », 1969

Viennent ensuite les séries Catamurons et Panses, entre 1962 et 1965, où « la toile pliée est peinte, puis recouverte d’une couche de peinture blanche ; ensuite les quatre bords de la toile sont repliés, et le carré restant est froissé et de nouveau peint plusieurs fois. Parfois, les quatre côtés sont repliés sans être peints ni préparés ».

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Simon Hantaï, « Catamurons », 1963-65

En 1966, Simon Hantaï et sa famille (cinq enfants) prennent la nationalité française et s’installent à Meun, près de Fontaineblau. Après un an sans peindre, il expérimente une nouvelle manière de nouer sa toile qui laisse des zones non peintes. Il s’aperçoit alors que ce qui reste blanc produit une interaction avec la couleur, que l’important est la lumière.

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Simon Hantaï, « Meun », 1967

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Simon Hantaï, « Blanc », 1974, acrylique sur toile. 205cm x 182. Adagp, Paris 2013

La série des Tabulas II est entamée en 1974, mais il cesse de peindre durant 3 ans et demi, découragé par le côté mercantile de l’art. En 1979, Hantaï et sa famille déménagent près du parc Montsouris. Il représente la France à la Biennale de Venise en 1982, un échec selon lui, car l’installation de ses grandes Tabulas n’est pas telle qu’il le souhaitait.

En 1982, Simon Hanta!i se retire du monde de l’art. Il refuse les propositions d’exposition et ne s’exprime plus publiquement. Il peint, mais ne montre pas son travail. Des toiles sont détruites, d’autres enterrées. Sa recherche personnelle continue, mais sous forme d’échanges avec des philosophes.

« Grand nettoyage entrepris, au début de 90, à la machette. Si libre des critères des institutions et du marché, libre aussi envers mon travail. Peut rester ou ne pas rester, sans critère prévus. »Simon Hantaï

En 1998, il accepte une exposition à Paris (Renn Espace) au moment de la parution du livre des conversations qu’il a eu avec Georges Didi-Huberman. Il y montre ses « Laissées », des Tabulas découpées ou complétées.

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Simon Hantaï, « Laissée », 1981

« Dans mes rêves, continuellement, depuis très longtemps, elles [ses peintures] disparaissent tout d’un coup, partout, dans des collections, dans des livres, sans trace, sinon une légère différences de moindre salissure des places qu’elles ont protégées. Hebhel » Simon Hantaï

Comme l’a relevé Breton, Rimbaud a son Harar, Duchamp son jeu d’échecs… Et Simon Hantaï cesse toute activité publique dès 1982. Il s’adonne à la lecture et correspond avec des philosophes. Après avoir redéfinit la pratique de la peinture, élargissant celle de Pollock, après avoir permis au hasard et à l’imprévisible de s’inviter à l’élaboration de l’oeuvre, après avoir effacé le sujet, refusé la maîtrise de l’artiste, il prend la position radicale de l’absence. (Document des Abattoirs et Académie de Toulouse : http://pedagogie.ac-toulouse.fr/culture/dossierspdf/hantai.pdf)

Source : http://mediation.centrepompidou.fr/education/ressources/ENS-Hantai/

Après le geste et l’écriture, Simon Hantaï explore sans cesse les moyens de provoquer le hasard. Il refuse de maîtriser complètement et engage une part d’aléatoire dans la systématique de son travail. Il veut être lui aussi un regardeur. Son rejet du monde de l’art rejoint celui qu’a manifesté Duchamp. Comme lui, il suspend ses préférences et son goût au moyen du hasard, en le contraignant à se révéler.

Lire l’intéressant mémoire de Mira Park intitulé « HASARD ET CONTRAINTE » paru en 2014-2015.

« Je peins à l’aveugle, à tout hasard, jetant le dé» Simon Hantaï

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Tony Cragg, « Pan Dice », sculpture de dés, 1999 Le mot HASARD vient de l’arabe « al-zahr » signifiant « dé ».

Le hasard est une puissance, il est la cause d’évènements inexplicables. Ses effets, qu’ils soient favorables ou pas, ne peuvent être prévus.

« En réalité, ça et là quelqu’un joue avec nous – le cher hasard : il mène notre main à l’occasion, et la providence la plus sage ne saurait inventer plus belle musique que celle qui réussit à notre main insensée. » Nietzsche

Jacques Monod (1910-1976), biologiste français lauréat du prix Nobel de physiologie 1965, expose ses vues sur l’humanité et l’objectivité de la nature (qui n’a ni intention, ni but) dans le livre ci-dessus qui fait le lien entre philosophie et science. Pour lui, le hasard est bien une donnée du phénomène et non une ignorance.

« Le hasard pur, le seul hasard, liberté absolue mais aveugle, à la racine même du prodigieux de l’évolution, cette notion centrale de la biologie moderne n’est plus aujourd’hui une hypothèse, parmi d’autres possibles ou au moins concevables. Elle est la seule concevable, comme seule compatible avec les faits d’observation et d’expérience. »Jacques Monod

Enregistrer18 minutes d’un entretien avec Jacques Monod, archives de la télévision suisse romande, 1971.

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Les noeuds des Tabulas de Simon Hantaï.

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8 réponses à “Simon Hantaï (1922-2008) § Hasard/Jacques Monod

  1. Philippe Gonnet (FB)

    Jusqu’au 5 février à la Galerie Alter-Art, à Grenoble
    Nicolas Nuttein expose ses « Migrations métamorphiques »
    Disons-le tout de go, ce n’est pas tous les jours que, franchissant le seuil d’une galerie, on découvre un « univers ».
    Les « Migrations métamorphiques », que propose le jeune Nicolas Nuttein, relèvent pourtant bien de cet ordre.
    Discret, voire timide, ce scientifique passera par les Beaux-Arts avant de s’essayer au fusain, puis à la sanguine. « Ce rouge et blanc a constitué une de mes premières tentatives vers la couleur », confesse-t-il finalement.
    Et puis l’idée lui est venue d’utiliser une mine en damier – c’est-à-dire laissant sur le papier plusieurs couleurs en même temps – « dont j’aurais besoin pour quelque chose de multiple en un seul geste » (sic).
    « C’est la première fois que je me mettais à la couleur », enchaîne-t-il non sans indiquer : « Je me laisse guider par la texture de ma feuille, avec cette idée d’incorporation du fond au le dessin, comme un second plan. »
    En quelque vingt-cinq œuvres, rectangulaires et carrées, Nicolas Nuttein nous entraîne dans un monde à nul autre pareil, dont il nomme les éléments à l’aune de ses humanités.
    L’exposition se décompose ainsi en « Quad » – du latin « quadratus, carré » –, en « Protochromes » – du grec « proto, premier » et « chrôma, couleur » –, que ponctuent finalement des « Tropochromes » – du grec « tropo, changement » et « chrôma, couleur »…
    Du coup, ses « Migrations métamorphiques » – de « metà, au-delà » et « morphè, la forme » – nous conduisent bien au-delà des formes, dans un univers qui, sans être singulier, abstrait ou figuratif, relèverait néanmoins bien des trois à la fois, disant un univers tout de sensibilité(s) et de rigueur, de matière et de spiritualité, de convictions et de hasards…
    A n’en pas douter, c’est en tout cas « du Nicolas Nuttein », qu’il serait dommage de louper. Et ce d’autant plus que ses dessins originaux oscillent très prosaïquement de 80 € à 500 €…
    A voir encore cette semaine, rue Saint-Laurent à Grenoble…
    Ph. G.
    Les « Migrations métamorphiques » de Nicolas Nuttein, Galerie Alter-Art, 75, rue Saint-Laurent, 38000 Grenoble. Jusqu’au 5 février. Infos : http://www.alter-art.org
    Légendes photos: Nicolas Nuttein signe notamment un remarquable « Quad L4 » (en haut) ainsi que de nombreux « Protochromes » et autres « Tropochromes »

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